Histoire d’une affiche : Dobermann par Patrick Tanguy

Rencontre avec Patrick Tanguy de l’agence Nuit de Chine

Se retaper le « Dob » aujourd’hui c’est se replonger avec délice dans le superbe générique en 3D signé McGuff Line, se régaler avec le style audacieux de son réalisateur mais surtout repartir 20 ans en arrière pour admirer une affiche qui ne vieillit pas.

Fondateur de l’agence Nuit de Chine, Patrick Tanguy s’est notamment illustré en 1997 pour son affiche du film de Jan Kounen : Dobermann. Vingt longues années ont passé mais l’affiche reste à ce jour une des plus belles créations française du genre. Emblématique et indémodable, son dynamisme, sa violence, sa créativité traversent les époques sans prendre une ride. Petit retour indispensable sur l’histoire d’une affiche en deux versions bleu-rouge explosives.

Bonjour Patrick, tout d’abord pouvez-vous raconter brièvement l’histoire de votre agence et le corps de métier que vous représentez ?

Nuit de Chine est un atelier de graphisme qui fêtera dans quelques mois son trentième anniversaire. Notre domaine d’activité est essentiellement lié au secteur du loisir, le cinéma, la musique, le livre, la photographie, l’art contemporain…

Racontez-nous l’histoire de cette affiche du « Dobermann », ainsi que votre relation avec les différents acteurs marketing : distributeurs, producteurs, réalisateur…

Il n’y a pas à proprement parler d’histoire mais la formidable opportunité de travailler sur un film qui, d’une certaine façon, débordait le cadre policé du cinéma lors de sa sortie et dérangeait, cela aurait suffi à le rendre attractif. Le film a été accueilli par de très virulentes critiques. Mais, d’un autre côté, il correspondait certainement à l’attente d’un public, jeune, curieux et nourri de contre-cultures, à qui il s’adressait précisément. Les distributeurs ont eu l’intelligence de le comprendre et de donner au film les moyens de connaître le succès. La rencontre avec Jan Kounen demeure un souvenir très heureux, joyeux et vivace. Nous avons travaillé ensemble, par la suite, sur les films documentaires qu’il a tourné dans le bassin de l’Amazonie et en Inde. Expérience passionnante et enrichissante.

En 20 ans les techniques ont considérablement évolué mais votre affiche a toujours autant d’impact. Sans révéler vos secrets de fabrication, quelles techniques aviez-vous utilisés à l’époque ?

Probablement exactement les mêmes qu’aujourd’hui : ciseaux et colle, tire-ligne et encres de Chine. Photoshop un peu, désir et travail beaucoup. Recherche du plaisir, déraisonnablement !

Quelles étaient les consignes pour cette affiche en particulier ?

Je ne crois pas me souvenir de consignes particulières, mais bien d’une énergie, d’une audace, probablement aussi d’une impertinence, celles du film, qui animaient producteurs et distributeurs, et que, tacitement, il convenait de traduire en affiche. Cette formidable liberté de ton de Jan Kounen, son énergie débordante et joyeuse, sa confiance, étaient une invitation à proposer des pistes peu convenues. Il est remarquable de noter que le distributeur ait accepté une seconde affiche, rouge, en complément de la première, bleue.

Avez-vous gérer d’autres campagnes promotionnelles dans le cinéma ? Si oui, lesquelles ?

Le cinéma est à l’origine de la création de Nuit de Chine. Parmi les campagnes que je pourrais retenir, elles le seraient également parce que chacune d’entre elles aura été l’occasion de rencontres, avec un producteur, avec un réalisateur, parfois avec un distributeur… Celles “L’Odeur de la papaye verte” et de “Cyclo”, celles de “La Haine” et de “Assassin(s)”, celle de “Sur mes lèvres”, bien sûr, celles encore de “Claire Dolan” et de “À Perdre la raison”, celle de “The Diving Bell and The Butterfly”, de “Poetry”, celle de “Quelques jours de printemps” ou de “La Loi du marché”, pour n’en citer que quelques-unes, qui ponctuent l’histoire de Nuit de Chine, plus récemment celle de “Une Vie”…

Plus personnellement, quel est ou sont vos créateurs d’affiches préférés ?

Thomas B., un ami cher, m’a appris à faire une distinction entre affiche et poster, une affiche accédant au statut de poster dès lors qu’un adolescent décide de l’accrocher au mur de sa chambre. On voit beaucoup d’affiches, peu de posters. J’ai vu, il y a quelques jours, une très belle affiche de “A Woman Under the Influence”, le film de John Cassavetes, une image très simple et magnifique de Gena Rowlands, très cadrée, floutée, comme en mouvement nerveux, le visage dans l’oreiller, la main tendue au dessus de sa chevelure défaite, avec une très belle mise en page typographique, ce pourrait être un poster. Je crois qu’il s’agit d’une affiche récente pour la ressortie du film en salles, aux États Unis. Les affiches que fit Andy Warhol pour le film de Rainer Werner Fassbinder “Querelle” sont et demeurent vraiment magnifiques. J’aimerais pouvoir dire que j’ai fait quelques posters…

Une belle affiche fait-elle un bon film ?

Je ne suis pas sûr de bien comprendre le sens de votre question. Mais — si réaliser une affiche n’est évidemment pas une science exacte — j’ai néamoins pu constater, depuis que je me m’intéresse à ce format si spécifique et singulier de 1m20 par 1m60, avec obsession et obstination, qu’il était souvent plus aisé de faire une bonne affiche à partir d’un bon film ou d’un film que l’on considère comme tel. Ces films imposent une affiche, souvent avec force et évidence. Notre travail consiste alors simplement à la mettre à jour, à la révéler et, ensuite, à faire en sorte qu’elle arrive à l’imprimerie sans avoir été corrompue. Ce fut le cas pour “La Haine” dont l’affiche était déjà là, en l’état, lors de la toute première présentation au distributeur. Ce fut le cas également pour “Doberman” et pour beaucoup de celles citées plus haut. En d’autres termes, je pense qu’il faut, avant tout, faire confiance aux films. Ce n’est pas forcément toujours le cas, on peut le déplorer en empruntant les couloirs du métro et on ne peut que le regretter.

affiche par Nuit de Chine
© Nuit de Chine

Avez-vous déjà vu un film grâce à son affiche ?

C’est arrivé très souvent, comme il m’est arrivé plusieur fois d’acheter un disque pour sa seule pochette, je pense à celle du tout premier album de Alan Vega/Martin Rev “Suicide”, par exemple, acheté à Liverpool alors que j’avais 19 ans, disque que je n’ai écouté que de retour en France, bien des mois plus tard. Ce fut le cas avec l’affiche du film “Searching for the Wrong-eyed Jesus” ou encore pour nombre de romans choisis sur la seule illustration ou mise en page de la couverture. Très étonnamment, alors qu’on pourrait s’attendre au contraire, l’expérience a, à chaque fois, été heureuse, et, dans tous les cas, l’occasion d’une rencontre avec un auteur. Je crois que la curiosité est une vertu essentielle. Mon travail est motivé par la recherche, inassouvie, d’une image, non pas parfaite mais aboutie, cette “part insatisfaite qui appelle” et qui fait qu’on y retourne toujours.

Dernièrement, quelle affiche vous a le plus impressionnée ?

Celle de American Honey, le film de Andrea Arnold, sans doute… Ca fait toutefois quelques semaines que je n’ai pas été au cinéma mais je crois qu’arrivent de très bons films, soit qu’ils soient en tournage cet été —j’en ai deux en tête— soit en écriture dans les Iles Féroé, soit enfin qu’il soit à l’affiche fin août. Je leur souhaite à chacun de belles affiches, ils le méritent.

Patrick, merci beaucoup pour votre temps.

Je vous en prie.

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